L’invisibilisation des personnes trans et de leurs luttes dans un contexte d’offensive facho-patriarcale

Publié: 9 février 2014 dans Uncategorized
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Cela fait un bail que je suis régulièrement tentée d’écrire quelque chose de neuf par ici, et j’avais bien envie de mettre au propre quelques réflexions, partagées avec quelques autres personnes, sur la manière dont le contexte politique actuel fait que les questions trans sont en train de devenir un petit tas de poussière bien caché sous le tapis. Plus précisément, à partir des ripostes récentes aux différentes offensives fachos (focalisées autour de la notion de genre et de la question de l’IVG), j’aimerais qu’on réfléchisse un peu à comment les personnes trans et leurs luttes sont systématiquement passées à la trappe par presque tout le mouvement féministe et LGB.

Je suis tombée récemment sur cet article : http://www.leparisien.fr/politique/theorie-du-genre-a-l-ecole-polemique-autour-de-la-disparition-d-un-sitie-06-02-2014-3565975.php

Soit un texte (médiocre au demeurant) parmi d’autres qui rend compte de la montée en puissance et de la banalisation des discours fachos et réacs, concentrés ici sur la fameuse menace de la « théorie du genre ». Le détail qui m’a frappée est cette phrase :

Dans le viseur du cadre de l’UMP, un tableau et un texte selon lesquels, pour certaines personnes, «le sexe biologique et l’identité de genre ne (coïncident) pas». Autant de «preuves» que la gauche chercherait, selon lui, à dissimuler en «caviardant» le site.

Si vous avez bien suivi, c’est donc le moment où on nous explique que les réacs s’indignent de voir expliqué, sur le site d’une plateforme téléphonique d’écoute pour jeunes LGBT, que la correspondance entre sexe biologique et sexe social (ou genre) ne va pas de soi, et qu’il existe des personnes trans. C’est même le seul point à être repris du communiqué du type de l’UMP.

Or, devinez quoi ? Dans tout le reste de l’article, pas une seule occurrence des mots « trans » ou « transphobie ». On revient à la notion d’homophobie et d’orientation sexuelle, plus usitée, moins bizarre, mieux connue du grand public, peut-être un tant soit peu plus acceptable. Ou comme si l’existence des personnes trans n’était pas défendable en tant que telle. Alors évidemment, ce n’est pas comme si ça m’étonnait que les médias dominants ne comprennent rien à rien et pondent des articles superficiels. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas les seuls.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la déferlante facho-réac focalisée sur la « menace gender » comporte bel et bien une forte composante intrinsèquement transphobe. J’espère qu’il ne viendrait à personne l’idée de le nier : vous n’avez qu’à retourner voir les pancartes dégueulasses de LMPT à base de « au secours maman a un zizi », ou les élucubrations des débiles complotistes pour qui il est question de convaincre massivement les gamins de maternelle et de primaire de transitionner, si vous voulez vous convaincre.

Cette transphobie primaire est massive et constante, bien à l’oeuvre dans tous les discours fachos sur la grande menace que constitue la « théorie du genre ». Ce n’est pas une caractéristique secondaire ou annexe : c’est définitivement un axe de bataille idéologique des fafs, même s’ils ne s’emparent pas encore concrètement des thématiques trans en tant que telles (par exemple : on n’a pas encore vu Civitas manifester contre la simplification du changement d’Etat-civil, ce qui est logique vu que le gouvernement, qui ne juge visiblement même plus nécessaire de distribuer des os à ronger, est en train d’en enterrer toute possibilité dans l’indifférence générale).

Ce qui m’interpelle, c’est que sur tout ça, on ne voit pratiquement aucune réaction politique, si ce n’est celle des personnes trans elles-mêmes (et on sait ce que ça pèse) ou de vagues mentions du mot « transphobie » dans quelques tracts, mais ça reste toujours déconnecté d’une quelconque analyse de fond un peu fouillée. Jamais de rappel non plus de nos revendications et de nos luttes, comme si c’était hors de propos, que les personnes trans étaient une épine dans le pied embarrassante pour un peu tout le monde, militants comme universitaires. En gros, c’est tant mieux si on crève dans notre coin sans faire de bruit.

Vous trouvez que j’exagère ? Allez lire cette tribune merdique signée par une bande d’universitaires, qui défendent d’ailleurs moins un projet politique que leur outil de travail : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/02/06/theorie-du-genre-desolante-capitulation-gouvernementale_4361045_3232.html

Non seulement l’existence des personnes trans et de la transphobie se trouve complètement occultée, mais les auteurs vont jusqu’à écrire ça :

Enfin, loin d’affirmer qu’on pourrait devenir homme ou femme au gré de ses fantaisies, nos travaux soulignent la force d’inertie des normes qui assignent des places différentes selon un ordre sexuel hiérarchisé.

Donc, en gros, ce qui est acceptable, c’est de revendiquer une vague notion d’égalité, une lutte gentillette contre les « stéréotypes de genre », mais il ne faudrait pas aller trop loin dans ni dans la critique systémique, ni dans la volonté de détruire le système patriarcal. On vit dans « un monde d’hommes et de femmes », et en fait, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut que ça continue, le désaccord portant sur la nécessité ou non d’une redistribution , d’un rééquilibrage. Mais quel que soit le point de vue (réac ou intello « pro-genre »), l’existence des personnes trans et de leurs luttes est problématique, elle constitue un excès gênant, indésirable, indéfendable, injustifiable.

La citation précédente est une belle tentative de se justifier et de regagner de la respectabilité. Dommage que ça revienne à invalider l’existence des personnes trans et à légitimer la transphobie. Il est évident que l’on se trouve face à une tentative de sauver les meubles, d’essayer de grapiller à qui de droit les dernières miettes de légitimité qu’on voudra bien nous jeter, quitte à laisser les personnes trans sur le carreau.

Dans le genre « défense moisie de la notion de genre », ça aussi m’a bien énervée : http://www.madmoizelle.com/gouvernement-recul-genre-trahison-229858

Bon, déjà, je n’ai pas besoin de m’étendre sur le fait que ça me fatigue de voir monter les supplications et implorations adressées aux dirigeants de l’ordre existant. Rien de très étonnant à entendre des réformistes geindre et appeler au vote après tout… Non, ce qui me saoûle suprêmement, c’est de lire ce genre de phrases :

Nous menaçons de construire une société dans laquelle les privilèges de genre auront disparu. Les filles pourront être fortes, curieuses, volontaires, inventives, ingénieuses, sans être jugées par rapport aux stéréotypes du genre féminin. Les garçons pourront être doux, attentifs, sages, émotifs, patients, sans être jugés par rapport aux stéréotypes du genre masculin. Les filles ET les garçons pourront choisir leurs études et leur profession indépendamment du fait d’être né•e fille ou garçon.

Donc déjà, pour qu’un projet féministe de société soit séduisant, il faut démontrer en quoi les garçons (donc : le groupe social dominant dans le système patriarcal) y gagneraient aussi. Chouette idée, je me demande pourquoi on n’a pas encore pensé à aller lutter contre le capitalisme en expliquant à des bourgeois qu’il seraient plus heureux sans propriété privée des moyens de production. Tout fiel mis à part (en vrai, je le sais qu’on n’a pas affaire ici à un site politisé influencé par le féminisme matérialiste révolutionnaire), ça me désespère complètement que même dans une optique de défense pseudo-féministe de la notion de genre, on n’a encore une fois ici aucune place faite à la dénonciation de la transphobie, aucune revendication d’une vie plus vivable pour les personnes trans.

On est juste en train de passer par pertes et profits, de voir nos luttes et nos existences être passées sous silence, mais c’est pas grave. Ce n’est pas comme si toute cette merde d’offensive facho et patriarcale, qui en a directement après nous, ça avait aussi des conséquences sur nos corps et nos vies, en termes de violences verbales et physiques, de précarité matérielle et affective, de dépossession de nos propres existences…

Au fond, ce qui me semble intéressant de chercher à construire, ce n’est pas une place et une visibilité pour les luttes trans qui soient complètement détachées de tout le reste. J’aimerais plutôt qu’on ait collectivement l’intelligence et l’intégrité de faire les connexions quand elles sont possibles et nécessaires. Je ne vais pas revenir sur les empoignades autour de la notion de genre, parce que ça me désole de voir que la défense d’un concept analytique est considéré en soi comme une lutte politique à part entière. Je voudrait plutôt donner l’exemple des récentes mobilisations en rapport à la défense de l’avortement.

Au cours des plus récentes mobilisations sur le sujet, j’ai pu lire sur des réseaux sociaux qu’il était cissexiste de parler de « droit des femmes » à propos d’avortement, parce que potentiellement des mecs trans sont concernés aussi, et donc qu’ils seraient invisibilisés. Déjà, petite parenthèse : historiquement, oui, la lutte pour l’avortement est une lutte menées par et pour des femmes, donc invisibiliser ça sous prétexte d’inclusion des personnes trans, j’ai du mal. Pour le coup, ça me paraît être typiquement un exemple de volonté d’ « inclusion » mal placée, ou plutôt mal dirigée. Une piste un peu plus intéressante serait pourtant de partir du fait que la lutte féministe contre l’appropriation de nos corps par l’Etat, les juges ou les médecins recoupe autant la question de l’accès à l’avortement que celle de la transition des personnes trans. Mais non, il faut croire que c’est trop demander à tout le monde que de simplement connecter les enjeux, ça doit être plus simple de penser les luttes isolément sans les relier à une pensée politique globale. De fait, ça rend plus facile d’en laisser certaines complètement sur le côté, comme on est en train d’en avoir la preuve.

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commentaires
  1. Gaelle dit :

    Bonsoir, merci pour ton article, ayant un peu suivi le débat sur twitter sur le cis-sexisme de certains slogans et revendications de la manif pro-IVG, la fin de ton billet me fait encore réfléchir sur le sujet. Pourrais-tu expliquer en quoi c’est « un exemple de volonté d’ « inclusion » mal placée, ou plutôt mal dirigée », je ne suis pas bien sure d’avoir compris? Merci d’avance, bonne soirée!

    • En fait je pensais plus spécifiquement aux critiques portant sur l’emploi de l’expression « droit des femmes » à propos de l’avortement. Pour moi, râler là-dessus n’a pas trop de sens. Et oui, l’avortement concerne essentiellement des femmes cis, donc dire qu’il y a du cissexisme à ce que les slogans ne fassent référence qu’à elles je ne vois pas l’intérêt. Tout ce que je voulais dire, c’est qu’il est possible d’introduire les questions trans à travers un prisme plus pertinent que ça.

  2. Laure dit :

    Je te rejoins je crois dans l’agacement vis-à-vis des réactions universitaires, institutionnelles (et pourrait-on ajouter, ministérielles, mais ça quelque part ça va de soi) face à aux réacs. Ce qui me désespère un peu quelque part, c’est que tout tourne autour du fait de montrer que non, tout ça c’est inoffensif pour le monde dans lequel on vit, que personne n’a grand chose à craindre (tu parles, ça craint de plus en plus pour celleux pour qui ça craignait déjà un peu), mais que personne (enfin personne qui soit facilement reprise quoi) n’a l’air visiblement d’essayer de regarder d’un peu plus près ce qui est en jeu dans l’épouvantail brandi par l’offensive en cours : haine des « intellectuels » — par opposition aux vrais gens qui ont un vrai travail productif, une vraie vie, tout ça –, dénonciation de ce qui vient de l’étranger — à l’opposé de ce qui est bien de chez nous –, horreur de la féminité artificielle — faut avoir l’air naturelle qu’on te dit,et pas trop loin des canons de la masculinité… Les bons poncifs qui mènent droit où l’on sait, mais dans tout ça, ce qui importe visiblement, c’est de réaffirmer au contraire que non, rien de grave, les études de genre sont bien conformes aux canons de la masculinité nationale et biologique, bien françaises, bien scientifiques, n’empêchent pas les mecs d’exister, et surtout pas de se montrer un peu critique, ou de ne parler qu’un tout petit peu des personnes visées directement par l’assaut des fafs. Trop super !
    Être une meuf trans improductive, ça va vraisemblablement devenir bien rigolo par les temps qui viennent, et c’est pas Belkacem et Fassin qui vous nous aider…

  3. Merci pour cet article, je ne suis donc pas folle de voir la transphobie latente derrière toute l’agitation de ces derniers mois. Parce que c’est vrai que beaucoup dénoncent le sexisme derrière tout ça, mais il n’y a absolument pas que ça et les médias ne font aucune mention des trans et de la transphobie. Par ailleurs, tu apportes un éclairage sous un autre angle et tu as le mérite de m’avoir fait réfléchir à un certain nombre de choses (avec tes deux articles d’ailleurs)
    Je suivrais ton blog avec attention, bonne continuation

  4. […] les grandes oubliées du mouvement homo et féministe face à la déferlante réactionnaire? Dans une réflexion publiée sur le blog Sortir les couteaux, Debbie Jellinsky, qui se définit comme «une jeune femme trans’ féministe et anarchiste» […]

  5. […] les grandes oubliées du mouvement homo et féministe face à la déferlante réactionnaire? Dans une réflexion publiée sur le blog Sortir les couteaux, Debbie Jellinsky, qui se définit comme «une jeune femme trans’ féministe et anarchiste» […]

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