Articles Tagués ‘luttes trans’

Je reproduis ici le tract fédéral de la Coordination des Groupes Anarchistes à l’occasion de la 18ème manifestation Existrans. Le tract mis en page est trouvable ici : http://cgalyon.ouvaton.org/spip.php?article60

Le 18 octobre aura lieu pour la 18ème fois l’Existrans, afin de revendiquer des droits pour les personnes trans. En effet, celles-ci sont obligées d’affronter un véritable parcours du combattant pour accéder aux traitements médicaux (notamment hormones et chirurgie) leur permettant de changer leur corps, ou encore pour accéder à un changement d’état-civil et se voir délivrer des papiers d’identité au genre dans lequel elles vivent.

Cette transphobie d’État relaie et renforce la transphobie causée par un système patriarcal, qui perpétue l’idée qu’être homme ou femme est un fait de nature, causé par la génétique, alors qu’il s’agit de constructions sociales, de rapport d’oppression entre un groupe dominant et un groupe dominé.

Cette transphobie ambiante engendre une situation de grande précarité pour les personnes trans, qui ont beaucoup de difficultés à trouver un travail ou à avoir un accès à la santé. Par ailleurs les personnes trans subissent des violences, que ce soit dans la rue, au travail, dans la famille ou dans le couple, par la police, dans les prisons, etc.

Les discours et les actes transphobes peinent souvent à être largement dénoncés : ainsi faut-il rappeler que lorsque les réactionnaires de la Manif pour tous brandissent des pancartes « Ma maman s’appelle Robert », ou que les fascistes délirent à propos de la « théorie du genre » et des garçons transformés en filles dans les écoles maternelles, il s’agit d’attaques dirigées en premier lieu vers les personnes trans. Pour autant, nombre d’universitaires défendant les études de genre (gender studies) continuent à passer cette violence transphobe sous silence, quitte à avancer l’argument selon lequel il n’est pas question de nier les différences biologiques entre hommes et femmes.

Cette situation est d’autant plus préoccupante pour les personnes qui subissent plusieurs oppressions. Ainsi les personnes trans blanches et issues de milieux bourgeois peuvent avoir accès à des ressources pour affronter la transphobie qu’elles subissent. C’est plus compliqué pour celles qui ont aussi le statut de femmes, de sans-papiers, de précaires, etc. Également pour les femmes non blanches et prostituées, qui ont beaucoup plus de risques d’être assassinées ou de finir en prison.

Par conséquent, si nous soutenons des luttes pour des mesures législatives concrètes, comme un changement d’état-civil simplifié ou une meilleur prise en compte par les médecins, nous estimons que, seules, elles seraient insuffisantes, et qu’il est aussi capital de lutter pour la régularisation de tou·te·s les sans-papiers, contre ce système raciste et néocolonial, contre le capitalisme qui engendre l’exploitation et la précarité, et contre le patriarcat qui est la cause du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie.

En tant qu’anarchistes, nous pensons que seules la lutte et l’autogestion nous permettront de sortir d’un tel système, que ses dirigeants ont tout intérêt à préserver. Nous avons conscience qu’une telle auto-organisation ne peut être réellement effective qu’à condition que les personnes marginalisées puisse prendre pleinement leur place dans les organisations militantes de leur choix et dans les luttes… Il est par conséquent nécessaire de lutter au quotidien contre la transphobie, le sexisme, le racisme, l’homophobie, toutes les oppressions et tous les systèmes de domination.

Nous vous appelons donc à participer à la marche de l’Existrans samedi 18 octobre à 14h, départ à Stalingrad (à Paris)

À SAVOIR

Une personne trans est une personne qui vit dans un genre différent de celui qui lui a été assigné à la naissance. Un homme trans est donc un homme qui, à sa naissance, a été étiqueté « F », alors qu’une femme trans est une femme qui, à sa naissance, a été étiquetée « M ». À l’inverse, une personne cis est une personne qui n’est pas trans, c’est-à-dire qui vit dans le même genre que celui qui lui a été assigné à la naissance. Un changement d’état-civil est l’acte de changer le prénom et/ou le sexe mentionné sur son état-civil (et, par conséquent sur les documents officiels comme la carte d’identité, de sécurité sociale, etc.). À l’heure actuelle, les personnes trans qui désirent un tel changement sont soumises à l’arbitraire des juges : en effet, une circulaire préconise le changement du sexe à l’état-civil à partir du moment où il y a « irréversibilité », notion qui reste soumise à l’interprétation de chaque juge, la plupart continuant à exiger des opérations chirurgicales. En théorie, les personnes trans ont le droit, comme tout le monde, de choisir leur médecin. Cependant, le fait que de nombreux médecins n’acceptent pas de suivre des personnes trans et que certaines équipes hospitalières s’autoproclament expertes du sujet conduit de fait un grand nombre de personnes trans à devoir passer par des psychiatres et endocrinologues désignés par les équipes en question .

Cela fait un bail que je suis régulièrement tentée d’écrire quelque chose de neuf par ici, et j’avais bien envie de mettre au propre quelques réflexions, partagées avec quelques autres personnes, sur la manière dont le contexte politique actuel fait que les questions trans sont en train de devenir un petit tas de poussière bien caché sous le tapis. Plus précisément, à partir des ripostes récentes aux différentes offensives fachos (focalisées autour de la notion de genre et de la question de l’IVG), j’aimerais qu’on réfléchisse un peu à comment les personnes trans et leurs luttes sont systématiquement passées à la trappe par presque tout le mouvement féministe et LGB.

Je suis tombée récemment sur cet article : http://www.leparisien.fr/politique/theorie-du-genre-a-l-ecole-polemique-autour-de-la-disparition-d-un-sitie-06-02-2014-3565975.php

Soit un texte (médiocre au demeurant) parmi d’autres qui rend compte de la montée en puissance et de la banalisation des discours fachos et réacs, concentrés ici sur la fameuse menace de la « théorie du genre ». Le détail qui m’a frappée est cette phrase :

Dans le viseur du cadre de l’UMP, un tableau et un texte selon lesquels, pour certaines personnes, «le sexe biologique et l’identité de genre ne (coïncident) pas». Autant de «preuves» que la gauche chercherait, selon lui, à dissimuler en «caviardant» le site.

Si vous avez bien suivi, c’est donc le moment où on nous explique que les réacs s’indignent de voir expliqué, sur le site d’une plateforme téléphonique d’écoute pour jeunes LGBT, que la correspondance entre sexe biologique et sexe social (ou genre) ne va pas de soi, et qu’il existe des personnes trans. C’est même le seul point à être repris du communiqué du type de l’UMP.

Or, devinez quoi ? Dans tout le reste de l’article, pas une seule occurrence des mots « trans » ou « transphobie ». On revient à la notion d’homophobie et d’orientation sexuelle, plus usitée, moins bizarre, mieux connue du grand public, peut-être un tant soit peu plus acceptable. Ou comme si l’existence des personnes trans n’était pas défendable en tant que telle. Alors évidemment, ce n’est pas comme si ça m’étonnait que les médias dominants ne comprennent rien à rien et pondent des articles superficiels. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas les seuls.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la déferlante facho-réac focalisée sur la « menace gender » comporte bel et bien une forte composante intrinsèquement transphobe. J’espère qu’il ne viendrait à personne l’idée de le nier : vous n’avez qu’à retourner voir les pancartes dégueulasses de LMPT à base de « au secours maman a un zizi », ou les élucubrations des débiles complotistes pour qui il est question de convaincre massivement les gamins de maternelle et de primaire de transitionner, si vous voulez vous convaincre.

Cette transphobie primaire est massive et constante, bien à l’oeuvre dans tous les discours fachos sur la grande menace que constitue la « théorie du genre ». Ce n’est pas une caractéristique secondaire ou annexe : c’est définitivement un axe de bataille idéologique des fafs, même s’ils ne s’emparent pas encore concrètement des thématiques trans en tant que telles (par exemple : on n’a pas encore vu Civitas manifester contre la simplification du changement d’Etat-civil, ce qui est logique vu que le gouvernement, qui ne juge visiblement même plus nécessaire de distribuer des os à ronger, est en train d’en enterrer toute possibilité dans l’indifférence générale).

Ce qui m’interpelle, c’est que sur tout ça, on ne voit pratiquement aucune réaction politique, si ce n’est celle des personnes trans elles-mêmes (et on sait ce que ça pèse) ou de vagues mentions du mot « transphobie » dans quelques tracts, mais ça reste toujours déconnecté d’une quelconque analyse de fond un peu fouillée. Jamais de rappel non plus de nos revendications et de nos luttes, comme si c’était hors de propos, que les personnes trans étaient une épine dans le pied embarrassante pour un peu tout le monde, militants comme universitaires. En gros, c’est tant mieux si on crève dans notre coin sans faire de bruit.

Vous trouvez que j’exagère ? Allez lire cette tribune merdique signée par une bande d’universitaires, qui défendent d’ailleurs moins un projet politique que leur outil de travail : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/02/06/theorie-du-genre-desolante-capitulation-gouvernementale_4361045_3232.html

Non seulement l’existence des personnes trans et de la transphobie se trouve complètement occultée, mais les auteurs vont jusqu’à écrire ça :

Enfin, loin d’affirmer qu’on pourrait devenir homme ou femme au gré de ses fantaisies, nos travaux soulignent la force d’inertie des normes qui assignent des places différentes selon un ordre sexuel hiérarchisé.

Donc, en gros, ce qui est acceptable, c’est de revendiquer une vague notion d’égalité, une lutte gentillette contre les « stéréotypes de genre », mais il ne faudrait pas aller trop loin dans ni dans la critique systémique, ni dans la volonté de détruire le système patriarcal. On vit dans « un monde d’hommes et de femmes », et en fait, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut que ça continue, le désaccord portant sur la nécessité ou non d’une redistribution , d’un rééquilibrage. Mais quel que soit le point de vue (réac ou intello « pro-genre »), l’existence des personnes trans et de leurs luttes est problématique, elle constitue un excès gênant, indésirable, indéfendable, injustifiable.

La citation précédente est une belle tentative de se justifier et de regagner de la respectabilité. Dommage que ça revienne à invalider l’existence des personnes trans et à légitimer la transphobie. Il est évident que l’on se trouve face à une tentative de sauver les meubles, d’essayer de grapiller à qui de droit les dernières miettes de légitimité qu’on voudra bien nous jeter, quitte à laisser les personnes trans sur le carreau.

Dans le genre « défense moisie de la notion de genre », ça aussi m’a bien énervée : http://www.madmoizelle.com/gouvernement-recul-genre-trahison-229858

Bon, déjà, je n’ai pas besoin de m’étendre sur le fait que ça me fatigue de voir monter les supplications et implorations adressées aux dirigeants de l’ordre existant. Rien de très étonnant à entendre des réformistes geindre et appeler au vote après tout… Non, ce qui me saoûle suprêmement, c’est de lire ce genre de phrases :

Nous menaçons de construire une société dans laquelle les privilèges de genre auront disparu. Les filles pourront être fortes, curieuses, volontaires, inventives, ingénieuses, sans être jugées par rapport aux stéréotypes du genre féminin. Les garçons pourront être doux, attentifs, sages, émotifs, patients, sans être jugés par rapport aux stéréotypes du genre masculin. Les filles ET les garçons pourront choisir leurs études et leur profession indépendamment du fait d’être né•e fille ou garçon.

Donc déjà, pour qu’un projet féministe de société soit séduisant, il faut démontrer en quoi les garçons (donc : le groupe social dominant dans le système patriarcal) y gagneraient aussi. Chouette idée, je me demande pourquoi on n’a pas encore pensé à aller lutter contre le capitalisme en expliquant à des bourgeois qu’il seraient plus heureux sans propriété privée des moyens de production. Tout fiel mis à part (en vrai, je le sais qu’on n’a pas affaire ici à un site politisé influencé par le féminisme matérialiste révolutionnaire), ça me désespère complètement que même dans une optique de défense pseudo-féministe de la notion de genre, on n’a encore une fois ici aucune place faite à la dénonciation de la transphobie, aucune revendication d’une vie plus vivable pour les personnes trans.

On est juste en train de passer par pertes et profits, de voir nos luttes et nos existences être passées sous silence, mais c’est pas grave. Ce n’est pas comme si toute cette merde d’offensive facho et patriarcale, qui en a directement après nous, ça avait aussi des conséquences sur nos corps et nos vies, en termes de violences verbales et physiques, de précarité matérielle et affective, de dépossession de nos propres existences…

Au fond, ce qui me semble intéressant de chercher à construire, ce n’est pas une place et une visibilité pour les luttes trans qui soient complètement détachées de tout le reste. J’aimerais plutôt qu’on ait collectivement l’intelligence et l’intégrité de faire les connexions quand elles sont possibles et nécessaires. Je ne vais pas revenir sur les empoignades autour de la notion de genre, parce que ça me désole de voir que la défense d’un concept analytique est considéré en soi comme une lutte politique à part entière. Je voudrait plutôt donner l’exemple des récentes mobilisations en rapport à la défense de l’avortement.

Au cours des plus récentes mobilisations sur le sujet, j’ai pu lire sur des réseaux sociaux qu’il était cissexiste de parler de « droit des femmes » à propos d’avortement, parce que potentiellement des mecs trans sont concernés aussi, et donc qu’ils seraient invisibilisés. Déjà, petite parenthèse : historiquement, oui, la lutte pour l’avortement est une lutte menées par et pour des femmes, donc invisibiliser ça sous prétexte d’inclusion des personnes trans, j’ai du mal. Pour le coup, ça me paraît être typiquement un exemple de volonté d’ « inclusion » mal placée, ou plutôt mal dirigée. Une piste un peu plus intéressante serait pourtant de partir du fait que la lutte féministe contre l’appropriation de nos corps par l’Etat, les juges ou les médecins recoupe autant la question de l’accès à l’avortement que celle de la transition des personnes trans. Mais non, il faut croire que c’est trop demander à tout le monde que de simplement connecter les enjeux, ça doit être plus simple de penser les luttes isolément sans les relier à une pensée politique globale. De fait, ça rend plus facile d’en laisser certaines complètement sur le côté, comme on est en train d’en avoir la preuve.